Dans la présentation d’un ouvrage de critique littéraire, “Essai sur les limites de la littérature”, par Claude Edmonde Magny1, on rencontre une double assertion, d’une part au sujet de la littérature, d’autre part au sujet de la critique: “Il y a dans toute œuvre, écrit-elle, une vision du monde [...] et il appartient à ce lecteur passionné qu’est le critique littéraire de la mettre à jour et de l’expliquer”.
Bien entendu, une “vision du monde” peut être plus ou moins imitation, plus ou moins invention. Quoi que ce soit, le mérite de l’écrivain en est supérieur et de loin à celui de distraire et d’offrir un plaisir de qualité. Je voudrais conjuguer ce point de vue sur la littérature avec celui de Charles Du Bos pour qui elle est “la vie prenant conscience d’elle-même" et “accédant à la beauté”2. Cette prise de conscience, l’écrivain la communique dans une vision du monde, et la beauté dont il s’agit procède évidemment des arcanes de l’art.
Par conséquent, quel service que la critique rendrait aux belles lettres, si elle se bornait à en extraire le message, et donc, à substituer, comme elle le fait, aux vertus de la vision une pure construction logique, et aux charmes du verbe littéraire un langage purement discursif?
Mettre à jour le message d’une littérature. Je veux bien reconnaître cette tâche du critique et l’apprécier d’autant plus qu’il aura rassemblé des parcelles éparses, pour une synthèse qui ne manque ni de justesse ni d’organisation ni de profondeur. Mais sa tâche la plus expresse, je dirais: sa mission, n’est-elle pas de mettre en valeur telles capacité et modalités de parvenir à la plénitude de l’expression, en satisfaisant des critères en termes de vie et conscience, de vision et beauté?
C’est dans cette perspective de mise en valeur que j’ai tenté d’inscrire mes considérations sur un des livres de Jean Daoud. Elles sont loin d'être exhaustives, elles ne sont qu’à la mesure du titre que je leur ai donné: Images et maximes au service d’un message.
Que la maxime soit une formulation brève, c’est déjà bien.
“Pensée fait la grandeur de l’homme”.
Cette formule de Pascal n’a en elle et à son avantage, que d’être extrêmement brève. En vertu du lot de significations qu'elle détient en si peu d’espace, en vertu de sa portée sur les plans ontologique, moral et spirituel; en somme, de la fécondité de sa teneur, elle accède amplement à la notoriété, voire à l’excellence de l’expression.
(Conseiller à beaucoup de Libanais de cultiver la maxime, c’est rendre service à la Nation).
L’écriture de Jean Daoud illustre la concision, notamment sous forme de maximes.
L’une d’elles est d’autant mieux inspirée qu’elle stigmatise la loquacité d’un fanfaron, et ses admirateurs:
" وَجَد ملاذَه في الثرثرة، أعجب، فاستـقطب أشباحاً ".
Si l’on dit de la maxime qu’elle est lapidaire, c’est qu’en outre elle est une formule à effet. A la densité que lui confère la concision, s’ajoute l’éclat fulgurant d’une trouvaille de l’esprit:
" هو فوق الإبداع "،
écrit J.D. au sujet du même ou d’un semblable personnage,
" هو فوق الإبداع، هو السلطة على الإبداع "؛
ailleurs et suivant le même procédé:
" الفاشل فـنًّـا، ] ... [ بارعٌ، متـفوّق في وصولـيّـته ".
En chacun de ces deux aphorismes l’ironie est superbe, dénonçant la vanité, dénonçant surtout le pouvoir sans le mérite. Elle provoque, à l’instant, la destruction du personnage, la chute de l’usurpateur, que lui inflige, en esprit, le tribunal de la conscience.
La force de frappe de ce qu’on appelle maxime - ou aphorisme - peut être multiple; s’y engage parfois, et sans perte de densité, plus d’une invention littéraire. Ainsi, criant son refus de la fatalité, J.D. fait entendre triplement ce refus, en l’espace de quelques mots, comme éclatent en chaîne des feux d’artifice:
" جريمة البدء أنّه ذو نهاية، يـنـتهي الى موت " (ص 33)
“... comme éclatent en chaîne des feux d’artifice”, avons-nous dit. Voilà qui incline à considérer le recours à l’image dans l’art des formules lapidaires.
La maxime la plus austère et la plus sobre, littérairement, est déjà une réussite de la pensée et de son expression. Mais elle fait bien de profiter aussi du pouvoir imageant de l’auteur.
La maxime imagée est une dominante dans le livre de Jean Daoud. Nous sommes contraints de réduire nos citations à quelques unes:
" أكسر طوق العزلة "،
" تسلّق موج الرّغبة " (ص 7
1)
Le titre-même de l’ouvrage,““الضبع الديمقراطي , illustre cette dominante stylistique: Une telle alliance de mots fait ressortir brusquement, vivement, la plus honteuse des mésalliances dont souffrent, dans les temps modernes, les hommes, les sociétés et les peuples. “Liberté, liberté, que de crimes commis en ton nom”; démocratie, que d’infractions à tes normes, que d’infidélités à tes principes accomplies sous ton drapeau! Et s’attribuer, malgré tout cela, la qualité d’une régime de vie publique, d’un idéal d’humanité dont on est le prédateur?!
الضبع الديمقراطي،
cette représentation zoologique du crime de lèse démocratie, où le sang se mêle à la boue, participe à la fois de la réalité et de la mythologie.
La bête désignée est en réalité l’hyène (à épeler).
Bien qu’elle ait la taille du loup, bien qu’elle soit plus petite et moins redoutable que bien d’autres carnassiers, elle est, nous dit-on dans une encyclopédie, “le symbole de la laideur et de la cruauté”, une cruauté à la fois insolente et “surnoise”.
Ecoutons ce qui, d’après le dictionnaire, lui vaut de désigner, parmi nous, ceux “d’un naturel féroce et vil”: Son “pelage grossier, gris ou fauve sale, mêlé de brun”; son échine voûtée mais anguleuse, que dessine une “crinière rude et épaisse”; sur des pattes de devant plus hautes que celles de derrière; munies toutes de “quatre doigts à griffes non rétractiles et fortes” pour déterrer sa proie; enfin “la dentition formidable”. Cela compose - n’est-ce pas? - un air de férocité permanente, l’air d’une constante disposition à fouir3, déchirer et broyer.
Aussi l’hyène est-elle, sous une autre appellation, un fauve mythologique. Selon l’imagination populaire de chez nous, ce sont là les traits qui, à titre privilégié, servent à représenter la bête qu’en arabe on appelle “وحش ” le dévorateur et son hurlement qui, par des nuits d’hiver et sans lune, troublent terriblement notre sommeil.
Et c’est le mot وحش qui se substitue quelques fois, dans le livre de J.D., au mot ضبع qui plus exactement désigne la même bête.
يكتب جان داود واصفاً من البشر مَن " لا إله في قلبه " فيقول: ها هو
" آتٍ يحمل علامة الوحش، يغـتصب، يفـترس، ... ]و [ يـبـتسم "
A propos du troisième de ces verbes d’action, on peut lire dans la même page cette remarque:
" العنـف سيّد مطلق وشاحه ابـتسامة " (ص 29)
Enfin le genre maxime peut atteindre aux suprêmes beautés littéraires notamment lorsque la poésie de l’image y est secondée par la musique du discours.
Pour illustrer en langue française cet harmonieux concours de l’image et de la musique au service de la pensée, je me réfère de nouveau à Pascal:
“Nous voguons sur un milieu vaste [...] Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte [...] nous glisse et fuit d’une fuite éternelle”4.
Ainsi les idées de l’instable, de l’incertain et de l’éphémère ont été si bien rendues sensibles.
La poétique alliance, dans l’écriture, du métaphorisme et d’une musique suggestive, donnant vie et beauté, et force de persuasion, à la pensée qu’elle exprime (pensée, ici, au sens le plus large), cette heureuse alliance, je m’y attendais en lisant de Jean Daoud qui, dans le monde des lettres et des arts, n’est pas seulement homme de plume. En effet et par exemple:
" على عتبة درج الغيم، تعوم الذّكريات. ] ... [ حكايات حكايات " (ص 197)
* * *
La poésie, chez lui, je la rencontre plus fréquemment sur le versant lumineux, verdoyant et fleuri, de son œuvre; en des maximes plus déliées, et des passages plus détendus, plus libres que ne sont les maximes:
" الكلمات تدور حولي، فكرة بدون ألوان
الألوان أجنحة فراشة
لذّتها، حلمها، غايـتها، ذاتها، جسدها في الضوء
المعرفـة سرّ النّور السّاطع ذاك
لا معرفة إلاّ به " (ص 35)
- " خطوطٌ من الفتيات والنساء، يحملن حلّة الماء على رأسهنّ ويدخلن من البعيد،
من الشفق الرماديّ أو الأحمر، جماعة تغيب في الظلام، وتـتـبعثر مع دغشة الفجر في الحقول " (ص 76).
A la question:
كيف " تموت اللغة "، كيف " يموت المشهد "؟
la réponse nous dit:
" الشلاّل الجميل احـترق،
الغابة نـبـتت بلون آخر لا لون له
هجرتها العصافير، هجرتها الطيور، هجرها الجِنّ، هجرتها أصوات الحياة، كلُّ حياةٍ هجرتها".
* * *
Quel est le message de cette littérature?5
Le critique ou plutôt le lecteur que je voudrais être, n’est pas tant porté à libeller ce message d’une manière discursive, qu’à le réciter en des paroles de l’auteur lui-même, choisies dans son propre style, chargées de la quintessence du livre tout entier:
" تطهّر حقلاً لتُجـيد بذراً " (ص 90)
" وطن الإنسان حيث كرامته
وطن الإنسان مواجهة من أجل الكرامة " (ص 97)
Dans un autre ouvrage du même, faisant écho à celui que je viens, si peu que ce soit, de présenter, il est écrit:
" الجـنّـة حبّ
الجـنّـة حرية "،
et ceci:
" نار جهنم هي النار التي أَوقدتَ في حياة الآخرين " (ص 159).
Et surtout, surtout:
" في ظلمة نـفسي، ذرّة نور أزلي.
] ... [ ذرّة حياة تـنـبعث
] ... [ تـتـفاعل ] ... [ إسمها الثورة " (ص 179).
* * *
L’œuvre de Jean Daoud, volontiers je l’accompagne et tout d’abord en ma qualité de lecteur. Une telle présence est, peut être, moins importante mais elle est plus précieuse que celle au moyen de l’appareil usagé de critique dont j’ai pu me servir6.
La critique n’est qu’une servante7. Mais plus elle est servante et plus elle est ennoblie par sa passion. Que lui demander surtout, sinon de convertir un savoir d’expert en amour oblatif? Le feu qu’ainsi elle entretient lui confère la dignité de vestale et la rend d’autant plus vénérable qu'elle aura célébré, dans l’espace et dans l’histoire des belles lettres et des beaux arts, des lieux privilégiés et des moments suprêmes d’humanisation de l’homme.
Paraphrasant quelque peu un couplet de Paul Eluard, cette paraphrase, je la dédie à Jean Daoud; avec lui, je chanterais:
“Je suis né pour te connaître et pour te vivre,
pour te nommer et proclamer
liberté!”8
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